Après les embruns iodés, les parfums de galette-saucisse et les paysages sauvages de Bretagne, je vous propose cette fois une escapade dans les arcanes du temps, à moins de deux heures de Paris.
Si à Dinan nous avions rencontré Bertrand du Guesclin, héros discret des premiers temps de la guerre de Cent Ans, nous partons aujourd’hui sur les traces d’une figure autrement plus célèbre de cette sombre époque : l’incontournable Jeanne d’Arc.
Les amis, dans ce qui suit je vais coller à la version officielle : Jeanne d’Arc est déjà un personnage autour duquel gravitent suffisamment de légendes et de mystères. Je ne vais pas digresser sur les théories alternatives la concernant, ce blog reste une drogue purement récréative.

Allez on ne perd pas plus de temps , on récupère la team, on saute dans la voiture et on met le cap au sud, direction la Loire et le pays d’Orléans.
Beaugency, perle médiévale
Un peu moins de deux heures de routes et nous voilà à Beaugency, la perle médiévale des bords de Loire. Derrière ses remparts se cache une cité au riche passé, tour à tour place forte, centre commercial prospère, et témoin privilégié des exploits de Jeanne pendant la guerre de Cent Ans.

La guerre de cent ans
L’une des périodes les plus sombres mais aussi des plus fascinantes de l’Histoire de France. En tout cas, l’une de mes préférées. Allez, on remonte la pendule…
Lorsque les trois fils de Philippe le Bel meurent successivement sans laisser d’héritier mâle pour leur succéder, il s’avère que le descendant le plus direct, par sa fille Isabelle, n’est autre qu’Edouard III, roi d’Angleterre.
Les amis, vous imaginez un british sur le trône de France ? Les grands seigneurs du royaume non plus. On magouille une règle de succession histoire d’écarter Édouard III et de pouvoir couronner au plus vite le neveu de Philippe le Bel sous le nom de Philippe VI. Nous sommes en 1328.

Un Philippe VI qui va immédiatement chercher querelle au roi d’Angleterre, lequel n’avait pourtant pas protesté plus que ça de s’être fait truander le titre. Mais à force de rivalités territoriales, la situation va dégénérer et Édouard III décide finalement de revendiquer la couronne de France. On ne le sait pas encore, mais nous voilà partis pour plus d’un siècle de bagarre contre les anglais.
15 aout
Le truc qu’on n’avait pas trop calculé, c’est qu’on est le 15 août et que la petite ville sonne un peu creux. Les rues sont calmes, beaucoup de commerces ont baissé le rideau, et il commence sérieusement à se faire faim. Nous jetons finalement notre dévolu sur la crêperie du coin, l’occasion pour moi de prolonger encore un peu l’ambiance bretonne.

À la table à côté, deux jeunes femmes plutôt lookées s’amusent avec la playlist. Le serveur prend soudain son air le plus crooner et leur lance un « Alors les filles, on chante ? « digne d’un Guy Marchand dans Les sous-doués en vacances. Au passage, un film « vidéothèque idéale » : plus accessible qu’un « 2001 : l’Odyssée de l’espace », probablement moins grand spectacle que « Lawrence d’Arabie ».
Au final une bonne adresse avec de la bière trappiste, même si j’appréhendais un peu le côté crêperie ET pizzeria.
On part marcher entre les vieilles pierres…


Le ciel est bas mais le temps est lourd, où sont ces dix degrés de moins qu’on nous avait promis ? Les rues sont désertes, mais je ne peux aller jusqu’à dire qu’il n’y a pas un chat, car la ville entretient justement un lien particulier avec le félin.
En effet, le Diable avait promis au seigneur de Beaugency de construire un pont sur la Loire en une seule nuit. En échange, il réclamerait non pas un sou, mais la première âme qui traverserait l’ouvrage. Le seigneur accepta puis, une fois le pont achevé, il envoya un chat traverser le premier.

Furieux d’avoir été dupé, le Diable tenta d’attraper l’animal en vain, et s’en retourna tout vénère aux enfers. Depuis, le chat est devenu le symbole de la ville.
Advienne que Pourra…
Cent ans après le sacre de Philippe VI, le royaume de France est à l’agonie. Le Dauphin Charles, ruiné, a trouvé refuge au sud de la Loire, tandis que les anglais et leurs alliés contrôlent la majeure partie du nord du pays, y compris Paris.
L’armée française a été décimée, notamment à Azincourt où la chevalerie lourde charge sans trop réfléchir sous une pluie diluvienne, s’embourbe, et se fait tailler en pièces par les archers anglais.
Rien ne semble plus pouvoir empêcher le roi d’angleterre de récupérer la couronne de France.

Pendant ce temps, dans l’est du royaume, une jeune femme se prépare. Depuis l’âge de 13 ans, Jeanne entend des voix, parmi lesquelles celle de l’archange Michel, qui la préparent à un destin hors du commun.
À 16 ans, les voix se font plus pressantes. Elles lui transmettent ce que Jeanne considère comme la volonté divine : rejoindre le Dauphin Charles, faire sauter les verrous anglais sur la Loire, et conduire l’héritier du royaume jusqu’à Reims afin qu’il y soit sacré roi de France.

Croyez le ou pas les amis, Jeanne parvient à convaincre son entourage et les autorités locales de lui fournir une escorte et de la laisser partir. Advienne que pourra…
Je suis tombé un jour sur un « Advienne que pourrave » tagué le long du canal de l’Ourcq. Six siècles plus tard, cette locution associée à Jeanne d’Arc inspire toujours les artistes urbains.
Allez on file à Meung, à dix bornes en direction d’Orleans
Meung sur Loire
Lors de nos escapades à vélo sur la Loire, nous étions déjà passés par Beaugency et Meung-sur-Loire, mais sans prendre le temps de découvrir l’une des principales curiosités du lieu : le château à double face. Je l’avais fait entre-temps, c’est donc une deuxième visite.

La résidence des évèques
Résidence des évêques d’Orléans pendant près de mille ans, le château de Meung-sur-Loire présente un visage pour le moins original. Côté pile, une forteresse médiévale avec ses tours, ses salles voûtées et ses souterrains.

Côté face, une élégante bâtisse Renaissance loin de ambiance château fort. Je ne vous dirais pas que l’on passe soudain de l’ombre à la lumière car je suis un ignoble défenseur du Moyen Age, persuadé que les philosophes des lumières ont volontairement un peu noirci le tableau de ce qui précédait histoire de mieux pouvoir briller.

Le chateau se visite, il y a tout un parcours pour les mômes qui peuvent même aller chasser le dragon (au sens littéral, je ne parle pas de stupéfiant).
La visite à Chinon
Jeanne et son escorte traversent sans encombre les lignes ennemies et, après avoir beaucoup insisté, la Pucelle, comme elle se surnomme elle-même , est finalement reçue par le Dauphin dans sa forteresse de Chinon.


Pour la blague, un faux roi a été installé sur le trône tandis que Charles s’est mêlé à sa cour. Mais Jeanne se dirige sans hésiter vers le véritable Dauphin et se jette à ses pieds. Encore une fois les amis, l’histoire de Jeanne est entourée de légendes… mais vous savez qu’ici quand la légende est belle, on privilégie toujours la légende.

Alors on ne saura jamais ce que Jeanne a bien pu raconter au Dauphin en privé, mais il semble que Charles en soit ressorti profondément troublé. Après avoir fait examiner la jeune femme par des théologiens et des membres du clergé, le Dauphin finit par lui accorder sa confiance, et contre toute attente décide de lui confier une armée.

Fin avril 1429, Jeanne prend la tête d’un important convoi de ravitaillement pour porter secours à Orléans, principal verrou de la Loire, assiégé depuis plusieurs mois par les anglais.
Allez on part finir la balade à Orléans, là où tout a commencé.
Orléans, la cité johannique
Pour le coup, la ville est animée. Nous n’arrivons qu’en toute fin d’après midi, mais la cité semble juste se réveiller.

Je m’improvise guide, je connais plutôt bien la ville tandis que les autres la découvrent : j’y suis notamment passé lors de mes « Loire à vélo« ,


On le comprend très vite, ici Jeanne est partout: les plaques de rue, les statues, les enseignes, et jusque dans les vitraux de la cathédrale Sainte-Croix.
Six siècles après son passage, la Pucelle continue de régner sur Orléans.

Lors de ma dernière visite ici, j’étais tombé par hasard en plein milieu des fêtes johanniques, où l’on célèbre… vous devinez qui.
C’est l’une des plus anciennes fêtes commémoratives de France, célébrée presque sans interruption depuis 1430, soit un an seulement après la libération de la ville.
La Remontada
Jeanne se dirige vers une ville d’Orléans assiégée depuis plusieurs mois. Les chefs de guerre qui l’accompagnent sont circonspects quant à la présence de cette adolescente en armure, coiffée comme un garçon, et à qui l’on prête déjà certains pouvoirs.
Jeanne parvient à entrer dans la ville, provoquant un véritable enthousiasme, et participe aux assauts contre les bastions anglais. Se prenant au passage sa première flèche dans l’épaule, ce qui ne l’empêche pas de revenir au front pleine de hargne.

Alors elle n’est sans doute pas chef de guerre Jeanne, plutôt un porte étendard qui charge devant tout le monde, insufflant aux troupes une confiance, une détermination et un immense courage. Le 8 mai 1429, les anglais lèvent finalement le siège et se carapatent. Enfin une victoire ! Mais surtout, un immense espoir renaît dans le camp français, marquant le début de la remontada.


Orléans libérée, Jeanne va faire sauter les verrous anglais les uns après les autres : Jargeau, que les amateurs d’andouillettes connaissent bien, Meung et Beaugency.
Les chefs de guerre veulent attaquer en Normandie, mais Jeanne a sa mission divine. Elle convainc le Dauphin de traverser plutôt les lignes ennemies pour rejoindre Reims.
Le 17 juillet 1429, à peine deux mois après la levée du siège d’Orléans, Charles VII est sacré roi de France dans la cathédrale de Reims. Jeanne se tient à ses côtés, son étendard à la main, la mission que ses voix lui avaient confiée est accomplie.

Jeanne va continuer à mener une guerre sans relâche contre les anglais afin de libérer le pays. On connaît la fin… Capturée par les bourguignons puis vendue aux anglais, abandonnée par le roi qu’elle avait pourtant conduit au sacre. Le 30 mai 1431, Jeanne est emmenée sur la place du Vieux-Marché de Rouen où elle est brûlée vive. Elle a 19 ans.
La remontada qu’elle a impulsée va aller au bout, et quelques années plus tard l’anglois sera totalement bouté hors de France. Jeanne n’aura pas vu la victoire finale, mais son passage éclair aura changé le cours de l’Histoire.
La rue de Bourgogne
Pour finir la balade en beauté, direction la rue rue de Bourgogne, probablement la rue la plus vivante et la plus agréable du centre historique d’Orléans. Les terrasses viennent d’être sorties pour la soirée,


On s’installe à La Famille, un pub sympa de la rue de Bourgogne, histoire de faire péter la planche mixte et les Pisco Sour : le cocktail le plus emblématique du Pérou… ou du Chili, selon sa religion.

Comme je suis troisième dan en cocktails et autres boissons éthérées, j’avais été chaleureusement remercié un soir dans un bar chilien à Paris pour ma prononciation du Pisco Sour (« saweur » en anglois, ce qui signifie à peu près « acidulé ») par une jolie serveuse qui n’en pouvait plus qu’on lui commande des « pisco sourds ». Je n’avais pas été aussi fier depuis ma réussite au bac.
Et voilà les amis, il se fait tard et on doit rentrer sur Paris. On en reste là avec cette Balade de Jeanne, j’espère vous avoir rappelé deux trois souvenirs sur ce passage incroyable de notre histoire.
Bon weekend, et advienne que pourra
N.